Africa Dev News est un média panafricain d'informations, d'analyses, d'investigations et de publicités, avec un focus sur le Bénin où il est basé.
Avec La conspiration des anges, sixième volet des aventures de son agent secret Jimmy Boris, l’écrivain béninois Mouftaou Badarou plonge ses lecteurs dans les méandres du terrorisme et des enjeux sécuritaires en Afrique de l’Ouest. Dans cet entretien accordé à Africa Dev News, il revient sur son approche psychologique du fanatisme, l’anticipation de la menace terroriste au Bénin et le rôle de la fiction dans la compréhension des crises géopolitiques contemporaines. Entretien!
Africa Dev News : De nombreux romans ont été consacrés au terrorisme. Pourtant, le vôtre se distingue par l’importance accordée à la psychologie des terroristes. Vous cherchez moins à raconter leurs crimes qu’à explorer leur esprit. Pourquoi ce choix ?
Mouftaou Badarou : Le terrorisme est souvent réduit à ses manifestations les plus spectaculaires : les attentats, les explosions, les prises d’otages ou les opérations militaires. Mais ces actes ne sont que la partie visible d’un phénomène infiniment plus complexe. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est le cheminement intérieur qui conduit un individu à considérer la mort comme un instrument politique ou religieux.
Je voulais montrer comment des hommes, parfois ordinaires au départ, peuvent être progressivement dépossédés de leur libre arbitre jusqu’à devenir les exécutants d’une idéologie meurtrière. J’ai par exemple expliqué cette mécanique à travers le personnage de Musa Bayero, l’aide de camp d’Abubakar Shekau. Le fanatisme ne naît pas spontanément. Il est le résultat d’un patient travail de manipulation, de conditionnement et d’embrigadement. Comprendre cette mécanique ne revient évidemment pas à l’excuser. Mais un romancier a aussi pour mission d’éclairer les zones d’ombre de la nature humaine.
Ce qui frappe dans votre roman, c’est son caractère presque prophétique. Dès 2014, vous imaginiez des attaques de Boko Haram contre le Bénin, alors que le pays n’a été confronté à cette menace qu’à partir de décembre 2021. Comment expliquez-vous cette intuition ?
Je préfère parler d’analyse plutôt que de prophétie. Dès le début des années 2010, Boko Haram étendait progressivement sa zone d’action dans le nord-est du Nigeria. Il suffisait d’observer une carte
pour comprendre que les frontières héritées de la colonisation ne constitueraient jamais un rempart contre un mouvement terroriste.
Le Bénin partage plusieurs centaines de kilomètres de frontière avec le Niger et le Burkina Faso, deux pays progressivement gagnés par l’insécurité. Il était donc logique d’imaginer que cette menace finirait un jour par atteindre le territoire béninois. Cette anticipation illustre aussi ce que peut être la littérature d’espionnage : non pas un exercice de divination, mais une extrapolation crédible à partir des réalités géopolitiques.
Vous consacrez quelques chapitres à Abubakar Shekau, le chef historique de Boko Haram, que vous décrivez comme un prédateur sexuel autant qu’un chef de guerre. Pourquoi ce choix?
Personne ne conteste aujourd’hui la cruauté extrême de Shekau. Son nom reste associé à certaines des pires atrocités commises par Boko Haram. Quant à la dimension sexuelle que je lui prête, elle relève à la fois de témoignages recueillis auprès de rescapées du groupe et d’une part assumée de liberté romanesque.
Cela ne vous a pas échappé que je ne suis pas un historien. Je travaille, certes, avec les faits établis, mais j’explore aussi les zones où la documentation laisse place à l’imagination. Mon objectif n’était pas de dresser une biographie de Shekau, mais de donner un visage crédible à la barbarie absolue.
Vos romans abordent régulièrement le terrorisme, les services secrets et les crises géopolitiques contemporaines. Vous semblez considérer que le roman d’espionnage est aussi un outil de réflexion sur notre époque.
Je le crois profondément. Le roman d’espionnage n’est pas seulement un divertissement. Il constitue aussi un formidable observatoire des rapports de force internationaux.
Le terrorisme concentre tout ce qui nourrit la dramaturgie : la
manipulation, la clandestinité, le fanatisme, les jeux d’influence, les rivalités entre États et les dilemmes moraux auxquels sont confrontés les services de renseignement.
En mettant ces éléments en scène, je cherche certes à maintenir le lecteur en haleine, mais aussi à l’inviter à réfléchir aux fragilités de nos sociétés. La fiction permet parfois de dire ce que les essais ou les rapports officiels peinent à rendre sensible.
A vous lire, la frontière entre fiction et réalité semble constamment s’effacer. On ne sait plus toujours où finit l’une et où commence l’autre. Est-ce un procédé volontaire ?
Absolument. C’est même l’une des règles du roman d’espionnage moderne. J’aime inscrire mes intrigues dans des décors réels, faire intervenir des institutions existantes, évoquer des crises internationales authentiques et parfois même des personnalités publiques. Le lecteur reconnaît immédiatement cet univers familier, ce qui renforce la crédibilité de la fiction.
Ensuite, il appartient au romancier d’y introduire ses personnages, ses complots et ses retournements de situation. Lorsque le lecteur referme le livre en se demandant : « Et si cela s’était réellement passé ? », alors j’ai atteint mon objectif.
Les aventures de Jimmy Boris sont ainsi systématiquement ancrées dans les grandes crises internationales du moment. Est-ce votre manière de renouveler le roman d’espionnage africain ?
Très certainement. Je souhaite que Jimmy Boris évolue dans un univers où la fiction dialogue en permanence avec l’actualité.
Dans La conspiration des anges, il est question de Boko Haram, de la coopération entre services de renseignement africains et européens, et de l’évolution de la menace djihadiste dans le golfe de Guinée. Tous ces enjeux sont bien réels.
Mon ambition est d’offrir au lecteur un roman haletant tout en lui donnant des clés de compréhension des défis sécuritaires contemporains. Si, au terme de sa lecture, il a le sentiment d’avoir voyagé, d’avoir été tenu en haleine et d’avoir mieux compris les mutations du terrorisme international, alors le pari est gagné.
Jimmy Boris est désormais le personnage central de plusieurs de vos romans. Qui est-il réellement ? Un simple espion de fiction ou une certaine idée de l’engagement ?
Jimmy Boris est bien davantage qu’un agent secret. Il incarne une certaine conception du devoir, du courage et de la fidélité à des valeurs qui le dépassent. Comme tous les grands héros du roman
d’espionnage, il évolue dans un univers où les certitudes sont rares et où les choix sont souvent tragiques.
Il n’est pas un super-héros invulnérable. Il doute, il se trompe parfois, il prend des risques considérables et paie souvent un prix personnel pour accomplir sa mission. C’est précisément cette part d’humanité qui le rend attachant.
A travers lui, j’explore aussi une question universelle : jusqu’où un homme peut-il aller pour protéger des innocents sans perdre lui-même une part de son humanité ?
Au-delà du suspense, quel message souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs à travers ce roman ?
Le terrorisme prospère sur la peur, mais aussi sur l’indifférence. Mon roman rappelle que cette menace ne concerne plus uniquement quelques régions éloignées du monde. Elle est devenue globale et oblige les États à renforcer leur coopération tout en préservant les libertés fondamentales.
Je souhaite également montrer que les pays africains ne sont pas condamnés à subir les événements. Ils disposent de femmes et
d’hommes compétents, de services de renseignement, de forces armées et de responsables politiques capables de faire face à ces défis lorsqu’ils travaillent ensemble.
Enfin, j’espère que le lecteur retiendra une idée simple : la barbarie peut frapper partout, mais le courage, la solidarité et l’intelligence collective demeurent les meilleures armes pour lui résister. C’est peut-être, au fond, le véritable message de La conspiration des anges.
La conspiration des anges, éd. Licht, septembre 2026, 170 p., 16 €
Disponible sur Amazon, fnac.com, editions-llicht.com, eyrolles.com, cultura.com